LÉGENDE DE PÉROUSE 3-4

ÉLOGE DE LA MENDICITÉ

  1. Dès que le bienheureux François eut réuni autour de lui quelques frères, il fut bien joyeux de leur conversion et de l’aimable compagnie que le Seigneur lui avait donnée. Il avait pour eux tant d’affection et de respect qu’il ne les envoyait pas mendier: ils rougiraient, pensait-il, d’aller demander l’aumône. Pour leur épargner cette honte, chaque jour il allait mendier seul.

Mais c’était trop de fatigue pour son corps. Déjà dans le siècle, il était d’un tempérament délicat et fragile ; depuis qu’il était retiré du monde, il s’était encore beaucoup affaibli par une abstinence excessive et par les mortifications qu’il s’imposait. Considérant que lui-même ne résisterait pas à une telle fatigue ; que les frères avaient choisi cette vocation et qu’ils devaient y être fidèles malgré leur répugnance et leur inexpérience ; considérant enfin qu’ils manquaient encore du discernement nécessaire pour lui dire les premiers : « Nous voulons aller mendier », il leur parla ainsi : « Mes très chers frères et mes petits enfants, ne rougissez pas d’aller demander l’aumône, car pour nous Dieu s’est fait pauvre sur terre[1]. C’est pourquoi nous avons choisi, à son exemple et à celui de sa très sainte mère, la voie de l’authentique pauvreté : c’est l’héritage que nous a acquis et laissé Notre Seigneur Jésus-Christ, à nous et à ceux qui, après lui, ont choisi de vivre dans la sainte pauvreté[2]. » Et il ajouta : « En vérité je vous le dis, beaucoup des plus nobles et des plus savants de ce monde viendront dans notre Ordre et se tiendront pour très honorés de demander l’aumône. Allez donc mendier avec confiance et le cœur joyeux, avec la bénédiction du Seigneur Dieu. Et vous devez demander l’aumône avec plus de légèreté et d’allégresse qu’un homme qui offrirait[3] cent deniers pour un : vous, en échange de l’aumône que vous sollicitez, vous offrirez l’amour de Dieu, puisque vous direz: « Faites-nous l’aumône pour l’amour de Dieu ! » et que ciel et terre ne sont rien en comparaison de cet amour. »

Comme ils étaient encore peu nombreux, il ne pouvait les envoyer deux à deux : ils les envoya donc chacun seul par les bourgs et les villages. Au retour, chacun montrait au bienheureux François les aumônes qu’il avait recueillies, et ils se disaient l’un à l’autre : « J’en ai rapporté plus que toi ! » Et le bienheureux François se réjouit en les voyant gais et heureux. Dès lors, chacun mettait beaucoup d’empressement à demander la permission d’aller quêter.

  1. A la même époque, quand le bienheureux François vivait avec les frères qu’il avait alors, son âme était d’une simplicité admirable : du moment où le Seigneur lui eut révélé qu’il devait vivre, lui et les siens, conformément au saint Evangile[4], il résolut de l’observer à la lettre et s’y appliqua tout le temps de sa vie. Par exemple, quand le frère qui faisait la cuisine pour les frères voulait leur servir des légumes, il lui défendait de les tremper dans l’eau chaude le soir pour le lendemain, comme c’est la coutume, et cela afin de mettre en pratique la parole de l’Evangile :
    « Ne vous inquiétez pas du lendemain[5]. » Et le frère attendait la fin de Matines pour mettre ses légumes à tremper dans l’eau. C’est pourquoi encore, pendant longtemps, beaucoup de frères, dans les endroits où ils demeuraient, et surtout dans les villes, ne demandaient et n’acceptaient d’aumônes que juste ce qui leur suffisait pour un jour.

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[1] Cf. 2 Reg 6 3.

[2] Cf. l Reg 9 6 et 10.

[3] Malgré l’allusion biblique : Mc 4 8 (qui a sans doute influencé le copiste de LP) nous préférons pourtant lire offerret plutôt que afferret ; la logique du raisonnement est mieux respectée ; et le texte devient plus conforme à Sp 18 et à Leg.Vetus (DAF, t. 11, p. 94).

[4] Test 14.

[5] Mt 6 34.

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