FIORETTO 27

CHAPITRE 27

COMMENT SAINT FRANÇOIS CONVERTIT A BOLOGNE DEUX ÉCOLIERS QUI SE FIRENT FRÈRES, ET DÉLIVRA ENSUITE L’UN D’EUX D’UNE GRANDE TENTATION [1].

Saint François arrivant une fois dans la ville de Bologne, tout le peuple de la ville courait pour le voir ; si grande était la presse qu’il ne pouvait qu’à grand-peine arriver sur la place. Et cette place étant toute pleine d’hommes, de femmes et d’écoliers, saint François se leva au milieu, sur un lieu élevé, et commença à prêcher ce que le Saint-Esprit lui inspirait. Et il prêchait des choses si merveilleuses qu’il semblait que ce fût un ange plutôt qu’un homme qui prê­chât ; et ses paroles toutes célestes paraissaient des flèches aiguës qui transperçaient les cœurs des auditeurs si bien que pendant cette prédication une multitude d’hommes et de femmes se convertirent à la pénitence.

Il y eut parmi eux deux nobles étudiants de la Marche d’Ancône ; l’un s’appelait Pellegrino et l’autre Richer [2] ; tous deux, le cœur touché par cette prédication d’une inspi­ration divine, vinrent à saint François et lui dirent qu’ils voulaient absolument abandonner le monde et être de ses frères. Alors saint François, connaissant par une révélation qu’ils étaient envoyés de Dieu et qu’ils devaient mener une sainte vie dans l’Ordre, et considérant leur grande ferveur, les reçut avec allégresse et leur dit : « Toi, Pellegrino, tu suivras dans l’Ordre la voie de l’humilité, et toi, frère Richer, tu serviras les frères. »

Ainsi fut-il ; car frère Pellegrino jamais ne voulut être clerc, mais seulement frère lai, encore qu’il fût très lettré et grand juriste [3] par cette humilité, il parvint à une grande perfection de vertu, si bien que frère Bernard, premier-né de saint François, dit de lui qu’il était un des frères les plus parfaits de ce monde. Finalement, ce frère Pellegrino, plein de vertu, passa de cette vie à la vie bienheureuse ; il fit beaucoup de miracles avant et après sa mort [4]. Et frère Richer servait les frères dévotement et fidèlement, vivant en grande sainteté et humilité ; il devint très familier à saint François, qui lui révélait beaucoup de secrets [5]. Il fut fait ministre de la province de la Marche d’Ancône [6], et il la gouverna longtemps avec une très grande paix et une très grande sagesse.

Au bout de quelque temps, Dieu permit que son âme fût exposée à une très grande tentation ; il en était tourmenté et angoissé, et il se mortifiait fortement de jeûnes et de disci­plines, dans les larmes et les prières, le jour et la nuit ; et cependant il ne pouvait chasser cette tentation, mais souvent il tombait dans un grand désespoir, car il se croyait à cause d’elle abandonné de Dieu. En proie à ce désespoir, il réso­lut, comme dernier remède, d’aller trouver saint François, avec cette pensée : « Si saint François me fait bon visage et me témoigne de son ordinaire familiarité, je croirai que Dieu aura encore pitié de moi ; mais au cas contraire ce sera la preuve que je suis abandonné de Dieu. » Il part donc et va à saint François.

Ce dernier se trouvait à cette époque gravement malade dans le palais de l’évêque d’Assise [7] ; et Dieu lui révéla tout le détail de la tentation et du désespoir de ce frère, sa réso­lution et sa venue. Aussitôt saint François appelle frère Léon et frère Massée, et leur dit : « Allez vite à la ren­contre de mon très cher fils frère Richer, embrassez-le de ma part, saluez-le, et dites-lui qu’entre tous les frères qui sont par le monde, je l’aime particulièrement. » Ils s’en vont, trouvent en chemin frère Richer, l’embrassent et lui disent ce que saint François leur avait prescrit. Son âme en éprouva tant de consolation et de douceur qu’il en fut comme hors de lui ; et remerciant Dieu de tout son cœur, il alla et arriva au lieu où saint François malade était couché. Et bien qu’il fût gravement malade, néanmoins, entendant venir frère Richer, saint François se leva, alla à sa rencontre et lui dit en l’embrassant très tendrement : « Mon cher fils, frère Richer, entre tous les frères qui sont par le monde, je t’aime particulièrement.» A ces mots, il lui fit sur le front le signe de la sainte croix, et l’y embrassa, puis il lui dit : « Mon très cher fils, Dieu a permis que tu aies cette tenta­tion pour que tu gagnes de grands mérites ; mais si tu ne veux plus de ce gain, tu ne l’auras plus. » Et, chose mer­veilleuse, aussitôt que saint François eut dit ces paroles, toute cette tentation abandonna immédiatement le frère, comme si jamais dans sa vie il ne l’avait éprouvée, et il demeura tout consolé.

A la louange du Christ. Amen.

Chapitre 28

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[1] L’auteur des Fioretti réunit ici en un seul, en les abrégeant d’ailleurs beaucoup, deux chapitres des Actus, 36 et 37 ; titres : Comment saint François, alors qu’il prêchait à Bologne, convertit deux nobles de la Mar­che d’Ancône, à savoir frère Pellegrino et frère Richer ; comment saint François délivra frère Richer d’une très grande tentation. Saint François a prêché plusieurs fois à Bologne, mais à des dates qui, sauf une seule, ne sont pas connues avec certitude ; le 15 août 1222, il y fut entendu par Thomas de Spalato, – voir chap. 10, n. 2, – qui nous a laissé de cette prédication un témoignage très important : « Tous étaient remplis pour lui de tant de respect et dévotion qu’hommes et femmes se précipitaient sur lui en foule pour toucher le bord de son vêtement ou en emporter quelque morceau ». C’est bien l’enthousiasme que nous décrivent les Fioretti, et d’autre part Thomas de Spalato nous rapporte des résultats analogues de la prédication de saint François : beaucoup de familles nobles se réconciliaient, entre lesquelles il y avait d’anciennes et sanglan­tes inimitiés.

[2] D’après les Actus, Pellegrino était de Fallerone, entre Fermo et Came­rino ; Richer, de Muccia, entre Macerata et Foligno.

[3] Decretalista ; dans les Actus, in Decretalibus eruditus. Les Décrétales sont les constitutions des papes, fondement du droit canon ; par exten­sion, le droit canon lui-même.

[4] Les Actus rapportent notamment ici un pèlerinage de ce frère aux Lieux Saints et expliquent comment il fut un vrai pèlerin – pellegrino ; dans le texte latin, peregrinus – « en ne se reposant dans aucune créature, en n’attachant son affection à aucune chose temporelle, mais en soupirant vers la patrie céleste, en y fixant ses regards, en s’élevant de vertu en vertu… »

[5] Le nom de frère Richer diffère beaucoup d’un manuscrit à l’autre, soit des Actus, soit des Fioretti. La Légende de Pérouse, 66, et le Speculum perfectionis, 2, nous le montrent interrogeant saint François, « dans le palais de l’évêque d’Assise », sur ses véritables intentions concernant l’observance de la Règle.

[6] Vers 1225 ; il exerça longtemps cette fonction et fut parfois appelé pour cela Richerius de Marchia. Cf. Spec. perf., éd. Sabatier, p. 4, n. 2.

[7] Thomas de Celano (1 C 49-50), rapporte une scène analogue, mais qui s’est passée dans la cellule de saint François, et non dans le palais de l’évêque d’Assise, où saint François, gravement malade, séjourna en 1226, peu de temps avant sa mort.

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